Espagne deshabitée

Projet avec Hervé Siou et Marine Delouvrier 2017

"La langue castillane dispose de plusieurs adjectifs pour parler d’un lieu sans habitants : abandonado, solitario, despoblado, inhabitado, yermo, desierto, desolado, deshabitado etc. Tous ces termes ont leur équivalent français, abandonné, solitaire, dépeuplé, inhabité, désert, désolé sauf le dernier, deshabitado : le verbe déshabiter et son adjectif sont tombés en désuétude. Peut-être est-ce parce que l’exode rural que ces mots ont souvent servi à qualifier ne s’est pas produit au même rythme de part et d’autre des Pyrénées.

Les usages différents que font les deux langues de l’adjectif déshabité / deshabitado - en désuétude dans le cas français et très usité dans le cas castillan -  nous rappelent en effet combien le mouvement de désertification rurale est récent en Espagne : le pays a connu sa grande phase de dépopulation rurale dans les années 1960. De plus, le fait que le terme n’ait pas été progressivement supplanté par celui de inhabitado (inhabité) ou abandonado (abandonné) laisse à penser que ce mouvement n’est pas achevé, que le phénomène perdure aujourd’hui et aussi que, pour certains, il est encore peut-être réversible. Si l’espagnol continue à employer le verbe déshabiter, au fond, c’est peut-être parce qu’il reste un désir de le voir s’inverser un jour.

Le mot suggère un déficit, une absence que l’on a emportée, cette part du rural qui a suivi le grand déménagement vers la ville et aussi ce désir plus ou moins enfoui de pouvoir reconstituer une nouvelle communauté à l’ image de ce qu’était le pueblo (village). L’Espagne déshabitée ne nous parle pas seulement d’un vide : c’est la nostalgie d’une société perdue ou encore à (re)construire, le rêve inaccompli d’une communauté idéalisée.

Ce voyage à travers l’Espagne déshabitée  n’est pas un reportage sur la désarticulation des sociétés rurales. L’accroissement des mobilités, la transformation de nos modes de vie, les mutations économiques, la crise de 2008 et l’aménagement du territoire ont profondément troublé la frontière entre l’habité et l’inhabité, bien au-delà de la seule ruralité. Le déshabité s’étend : les milliers d’appartements construits aux beaux jours de la bulle immobilière et restés inoccupés après l’éclatement de la crise immobilière  ne constituent-ils pas des lieux déshabités ? Les lotissements de maisons secondaires qui se sont multipliés sur les côtes et ne sont occupés qu’à la haute-saison ou en fin de semaine ne sont-ils pas, eux aussi, à leur manière, des lieux déshabités ?

Élargir le sens initial du mot deshabitado au-delà de la question de la dépopulation rurale, c’est chercher à désigner une forme d’inadéquation entre un bâti et ses usages et notamment son occupation humaine. Cela permet d’en faire le fil directeur d’un questionnement sur notre rapport au territoire et à nos lieux de vie et de mettre en parallèle des réalités paradoxales qui font coexister dans un même espace, parfois à seulement quelques kilomètres de distance, des villages abandonnés ou en voie d’abandon, des logements tout neufs inoccupés et des habitants expulsés de leurs appartements qu’ils laissent aux mains des banques parce qu’ils sont incapables d’en payer le loyer.

Le voyage qu’Anaïs Boudot (photographe), Marine Delouvrier (illustratrice) et Hervé Siou (doctorant) ont réalisé en 2017, s’est lancé sur les traces de quelques-uns de ces lieux déshabités, entre le détroit de Gibraltar et les Pyrénées catalanes. "

Hervé Siou 2017