La noche oscura, Christine Ollier, 2018

La noche oscura, Christine Ollier, 2018

 

Anaïs Boudot a entrepris un pèlerinage photographique en explorant des vestiges, de ceux industriels des sous-sols de la Samaritaine (Prix de la Samaritaine 2016) jusqu’aux éléments religieux qu’elle a découvert en Castille lors de sa résidence à la Casa Velasquez en 2017.

 

La noche oscura, série consacrée à l’architecture espagnole, est emprunte d’ascèse et de dépouillement. Eloignée d’une réinterprétation pittoresque, l’artiste s’est concentrée sur la rigueur géométrique d’arches solitaires, piliers, chapiteaux, escaliers et murailles. Marqués par les outrages du temps, les éléments sont isolés et surgissent d’un fond noir saturé. Les percées architecturales s’ouvrent comme des volumes désincarnés sur des seconds plans impénétrables, dont la densité est accentuée par une impression mate sur papier épais. Les escaliers mènent vers l’inconnu et les perspectives pointent un horizon inaccessible.

Le mystère et la puissance du noir renvoient à des peintures de la Renaissance italienne. Dans certaines annonciations, telle celle peinte par Bellini au XVème siècle, le noir se trouve placé à l’intérieur d’un frontispice triangulaire ornant la porte, qui distingue l’espace de l’Ange Gabriel de celui où Marie se situe, le porche de l’Alpha et de l’Omega. De ce noir peut surgir le Saint Esprit, symbolisé par l’oiseau de feu, mais, la plupart du temps ce triangle est simplement remplit de peinture obscure. Cet espace géométrique, abstrait, est surprenant pour l’époque et sa signification en a été oubliée. Il a fasciné Daniel Arasse, grand historien de la Renaissance, qui a su en redécouvrir le sens probable. Celui-ci l’a brillamment définit comme un espace symbolique, métaphorique de la connaissance et de la spiritualité portée par la philosophie humaniste dans son livre sur l’Annonciation Italienne (Hazan 1999).

Le noir d’Anaïs Boudot induit pareillement une opacité mystérieuse grâce à la spatialité qu’il domine, encerclant le sujet architectural, à l’instar d’une icône sur fond d’or. Baigné dans une atmosphère spirituelle, l’espace est dessiné par les lignes romanes, avec parfois des signes d’influence arabo-andalouse venant en alléger la solennité. Le blanc des pierres est moucheté par une charge du grain photographique mimant, par l'intensité graphique, l’usure du temps et les soubresauts de l’histoire. Les propositions hiératiques donnent à voir des vestiges dont la magnificence vibre encore de la sonorité monocorde des chants monastiques ou du silence des recueillements. Les images agissent comme des rémanences rétiniennes : Tolède, Ségovie ou Avila résonnent encore des pas des pèlerins. La « revisitation » de l’artiste est hantée par la figure Thérèse d’Avila dont la pensée mystique a inondé l’Europe à travers l’ordre du Carmel.  Pourtant, il ne s’agit pas ici de convoquer une époque précise ou la spiritualité religieuse mais d’atteindre l’intemporel. La noche oscura laisse place à une exégèse visuelle, libérant la contemplation contemporaine de contingences discursives ou doctrinales, ne gardant qu’un souffle d’inspiration mystique.

D’autres œuvres, de moindre taille, ponctuent le parcours et confortent l’envolée visuelle. L’artiste les consacre à des éléments naturels : écorces d’arbres, entrelacs de ramures ou motifs dessinés par le temps sur des strates minérales. Là encore, la charge symbolique prédomine, mais uniquement pour sublimer un détail et en relever une anamorphose naturelle. Telles de précieuses miniatures, ces photographies sont imprimées sous verre. Les tons de noir sont rehaussés de jaune d’or comme a pu le pratiquer, au tournant du siècle dernier, Edward Curtis pour suggérer l’âge d’or de la civilisation indienne, ou, plus proche de nous, le brésilien Mario Cravo Neto pour conférer une puissance surnaturelle à des portraits.

Les recherches d’Anaïs Boudot participent d’une observation  phénoménologique et associent une évocation poétique au remploi de techniques photographiques d’antan. Depuis plus d’une décade l’artiste se penche sur l’histoire de la photographie et en manipule les procédés oubliés, tels les jeux de miroirs ou le positif sous verre.  Elle utilise aussi bien la pellicule positive ou négative que le digital. Elle puisse dans les craquelures de l’argentique dont elle rehausse volontiers les effets ; se réapproprie à l’occasion le photogramme ou le sténopé. Elle s’accapare l’image tant par les processus de prise de vue expérimentés que par les manipulations numériques auxquelles elle l’a soumet. A la suite ou à rebours, elle tire en jet d’encre ou en analogique pour un premier tirage d’artiste, qu’elle scannera éventuellement avant d’aboutir à l’œuvre définitive.

Les strates sont illimitées, telles les multiples couches et glacis de la peinture ancienne et restent suffisamment mystérieuses pour les oublier au profit d’une beauté inédite. Ce processus de création évoque le travail de Corinne Mercadier quand celle-ci re-photographiait dans les années 90 des images noir et blanc au polaroïd couleur. Ce dernier devenait à son tour le nouveau négatif, support d’une image fort différente , retirée en couleur pour que les noirs et les blancs d’origine s’irisent de reflets inconnus. Dans le travail d’Anaïs Boudot se rencontre cette intention : apparition poétique, vision en place d’une captation du réel - celui-ci n’étant que le support de départ. L’inspiration est de l’ordre d’une image intérieure venant à la rencontre de l’expérience photographique comme le décrit l’esthéticien Daniel Lesmes. Plus qu’elle ne montre ou démontre, l’artiste révèle, donne à voir « l’en deçà », l’intangible.

Le travail est singulier et assumé dans sa différence face aux courants de la photographie contemporaine qu’ils soient documentaires ou narratifs. Anaïs Boudot semble, comme nombre d’artistes français tels que Dove Allouche, Israël Arino, Anne Lise Broyer, Clara Chichin, Remi Marlot, et bien d‘autres, dérouter les « ultra » de la critique contemporaine par une approche sensible, en creux, emprunte de poésie. Leurs recherches dépassent les frontières du visible, s’écartant de l’évidence du réel. Les écritures sont souvent troublées, incertaines. Elles tentent de révéler, là une part de subconscient, ailleurs les reflets d’une perte ou un sentiment d’inachevé. Souvent floue ou jaillissant du noir, à peine présente, l’image est comme sous-impressionnée. Pourtant, ce ne sont pas tant des postures nostalgiques qu’expérimentales et/ou littéraires. Beaucoup se focalisent sur l’apparition ; sur ce que peut révéler l’usage du photographique, au-delà du réel, sur la quête intérieure, l’absence, le fantomatique. 

Ces artistes favorisent à dessein la matière, le grain, l’accidentel, à la précision et la qualité du rendu. Telle Anaïs Boudot, certains usent de techniques à rebours, allant jusqu’à réactiver les procédés de révélation du XIXème siècle, pour produire des résurgences contemporaines d’archaïsmes visuels.

Bien que n’appartenant pas à un courant identifiable, ils partagent cette sensibilité et photographient moins qu’ils n’esquissent une écriture singulière, dont la puissance formelle peut surprendre. Leurs recherches sont pourtant fragiles, exploratoires, provoquant surgissement de l’intime ou vision hallucinatoire. Les écrits des figures philosophiques et littéraires, là encore françaises, que sont Barthes, Blanchot, Deleuze, Derrida, Foucault, Lacan, Laporte ou encore Artaud, Bataille, Beckett, Duras, Genet, Lautréamont, Mallarmé, Roussel, inspirent et traversent ces approches. Ces écritures poussent le photographique au-delà du langage plastique. Elles mixent ressources expressives avec références littéraires et philosophiques, entrainant parfois dans des cheminements psychanalytiques. Les questionnements, autant que les réponses, qu’elles suggèrent autour de la représentation du visible et de l’indicible sont une formidable ressource pour l’imaginaire individuel et collectif. Ils ouvrent le champ des possibles - et parfois même celui de l’impossible.

L’univers d’Anaïs Boudot est une invitation à s’aventurer dans le hors champ de l’image pour atteindre l’imperceptible. L’installation visuelle conçue pour Saint Georges de Boscherville fait résonner la pierre photographiée avec celle somptueuse du logis abbatial. Les piliers et les arcades gothiques du logis dialoguent avec les lignes romanes, tandis que la luminosité immaculée du logis fait vibrer la profondeur des noirs des œuvres qui l’habitent. La spiritualité et l’harmonie qui se dégagent de leurs accords est vraisemblablement une opportunité unique à percevoir.

 

Christine Ollier,  Commissaire de l’exposition