Nocte pertica, Patrick Bard, 2019

NOCTE PERTICA Patrick Bard 2019
Jour et ombres, Filigranes, 2019

Ne croyez surtout pas ce que vous voyez.

Ce petit livre devait être un livre de conversation. C’en est bien un, contrairement aux apparences. Car dans ses silences, Anaïs Boudot dit énormément. Et dans la précision de chacun de ses mots, rares, longtemps pesés, elle dit plus encore. Et dans la nuit de ses photographies, encore plus.

Il y a, d’abord, cette voix comme un ruisseau, le filet d’une source qui murmure, timide en apparence. Il ne faut pas s’y fier. Obstinément, la source coule vers le grand océan sans jamais perdre de vue son but, avec une détermination qui habite la moindre de ses molécules. Si la voix tremble parfois, ce n’est pas forcément d’incertitude, mais de tension, d’impatience peut-être, ou de curiosité.

Il y a ces yeux qui ne démentent pas, mais qui soutiennent, affirment, renforcent, à qui sait voir au-delà de l’apparence des opposés entre la voix et l’encre du regard, sur fond de braise.

Il y a l’eau, donc, et il y a le feu.

Il y a ces silences éloquents, qui laissent aux mots le temps de s’installer, de peser de tout leur sens, de poser, même, ce qui n’est pas dit. Il y a la terre.

Anaïs Boudot érige ses mots sur le silence comme elle dépose l’obscurité sur la lumière des portes et des fenêtres, et sur le ciel même, en éloge de l’ombre.

Car dans les photographies d’Anaïs, c’est bien de l’ombre que jaillit la lumière, comme si elle ne tombait pas du ciel, mais émanait, résiduelle, des objets eux-mêmes.

Cet ensauvagement, c’est aussi qui est Anaïs: une promeneuse solitaire, une rêveuse éveillée.

Il y a l’air, enfin. Le vent qui porte les mots silencieux d’une conteuse de l’ombre.

Sans l’ombre, sans nuit, il n’est point de conte, point de mythe possible. Depuis la nuit des temps, il a fallu le feu, autour duquel se rassemblent les hommes silencieux qui écoutent.

Il a fallu le noir, au-delà du cercle du feu, pour que ces mêmes hommes y projettent les images que le conte lève en eux.

C’est ce noir-là qu’Anaïs Boudot perpétue, dans ses images et dans la lumière rouge de son laboratoire.

Car Anaïs pratique une photographie à mains nues. Une photographie sans appareil photographique.

Elle dit:

Je collecte. Je ne suis pas quelqu’un qui prend des photos. Souvent, je me contente d’un constat assez banal. C’est après que le travail se fait. Je tâtonne, je cherche, je suis dans l’intuition…

La pratique d’Anaïs l’émancipe de l’un des principes fondateurs de la photographie: la reproductibilité de l’image. Quand je lui demande comment elle procède, elle me répond que, parfois, elle se contente de poser des objets sur du papier photo, des surfaces qu’elle a sensibilisées au préalable. Du verre, par exemple. Elle ne sait pas ce que ça donnera, elle expérimente. Ou bien alors elle mélange les techniques. Réalise un tirage pigmentaire en positif d’une photographie sur du calque qu’elle dépose ensuite sur une feuille de papier photo. Elle travaille par contact. Le positif devient négatif, le jour devient nuit. Ou plutôt, tandis que l’image apparaît dans le bac, qu’elle se révèle, le jour devient la nuit.

Comme moi, Anaïs aime le poids des mots: révéler, révélateur. Lumière. Négatif. Positif. Fixer. Gélatine - ce qui fut un jour vivant - oxydation, acide.

Parfois, elle découpe les portes, donc, et les fenêtres et le ciel. Elle en fait cette oeuvre au noir.

Je regarde ses images du Perche qu’elle m’apporte, tandis qu’assise sur le bord du canapé dans mon salon, ses yeux dévorent chaque centimètre carré de la pièce. Elle sirote sa tasse de thé et se perd dans les flammes qui dansent. Dans le noir de suie de la cheminée.

Les images défilent, ou plutôt, je les regarde. Images de maisonnettes, de granges couturées de cicatrices, de fermes et de murs faits de matériaux composites. C’est toute une architecture vernaculaire percheronne qui est ici magnifiée, unie dans la Nocte Pertica d’Anaïs.

Elle dit:

J’ai laissé des affaires dans un atelier à Montreuil. Il y a longtemps que j’erre de résidence en résidence, longtemps que je n’ai pas posé mon sac quelque part. J’y pense de plus en plus.

Elle y pense. Et puis elle oublie pour se perdre dans les chemins creux du Perche.

D’elle, j’aime aussi les films, énormément. Des films non plus de l’ombre, mais d’eau. Une superposition de couches d’images d’un même lieu qui disent le temps et nous trompent. Nous avions l’impression qu’il ne se passait rien, ou si peu, dans le marais. Il a suffit, pourtant, de détourner ne serait-ce qu’une seconde le regard et tout a changé. Illusion du temps. Ses films le confirment. Nous ne voyons jamais que le passé. C’est cela, exactement cela, que les vidéos d’Anaïs Boudot nous démontrent.

Elle dit:

La photographie est le médium idéal pour parler du temps, justement. Du passé.

Est-ce pour cela qu’elle s’est attachée aux bâtiments historiques? Aux ruines d’une ville dévastée par la Guerre Civile en Espagne? À l’Histoire?

Médium. J’aime encore ce mot-là, « médium », magnifique double sens qui me renvoie au « voyant » de Rimbaud.

Et c’est encore cela, Anaïs. Une voyance qui, comme celle de Rimbaud, repose sur le dérèglement de tous les sens. Car cette lumière noire, ces cieux d’encre, que serait-ce d’autre, sinon nos sens abusés auxquels se révèlent une vision impossible. Impossible à voir, en tout cas, sans l’artiste qui nous la fait partager.

Voir ce que les autres ne voient pas. Le révéler ensuite. C’est toujours la même histoire, depuis la caverne. Anaïs s’en amuse.

Bien avant que je devienne photographe, lorsque j’étais enfant, je n’aimais rien tant que fouiller dans les cartons à chaussures dans lesquelles mes parents désordonnées entassaient pêle-mêle positifs en noir et blanc d’images faussement heureuses aux bords dentelés et négatifs inutiles tant il n’arriva jamais  qu’à la maison, on commande des retirages chez le photographe du quartier. Ces négatifs étaient ce que je préférais contempler, enfoui dans un fauteuil lors d’après-midi solitaires. J’y voyais des fantômes, une porte qui donnait sur le monde de la nuit, peuplé de spectres, d’apparitions. Elles n’étaient pas menaçantes, seulement tristes, parfois et, la plupart du temps, énigmatiques. Elles étaient les miroirs de l’âme. Je ne savais pas alors que je deviendrais à mon tour attrapeur d’ombres, ainsi que les Amérindiens nomment les photographes. Mais je passais des heures absorbé dans la contemplation de ces négatifs, images rémanentes, à mes yeux d’une bien plus grande véracité que les trompeuses photographies exhibant nos bonheurs factices, mis en scène pour être regardés, certes, mais si faux qu’ils dormiraient pour toujours au fond d’une boîte en carton.

A vrai dire, j’avais oublié les sensations si particulières, les frissons qui me traversaient en découvrant mes proches sous un jour nouveau en négatif - ou sans doute devrais-je dire, sous une nuit nouvelle.

C’est ce sentiment, ces sensations précises, enfouies dans les plis d’une enfance lointaine, qu’a ravivée en moi la découverte du travail d’Anaïs Boudot.

Le souvenir des apparitions.

 

Patrick Bard